FÉVRIER A L’ECOLE CLAUDE PEYROT

mercredi 29 février 2012
par  Martine Astor

FÉVRIER A L’ECOLE
CLAUDE PEYROT

JPEG - 59.8 ko
La rue Droite (photo Martine Astor)

La Carrièra Drecha

Donnons une suite au long poème écrit en 1930 par Louis Joulié qui fait l’état des lieux de la rue Droite de ses 15 ans.

  • Mas per crompar piòt, lèbre, gal,
  • Griva al genibre, perdigal,
  • Lapin, pijon, tordre, becada.
  • Enfin per far bona fricassa,
  • Caliá anar a n’aquò de Recolin
  • Ernest per poder plan causir.
  • Dombras qu’aviá dins sa practica,
  • Los orfeons e la musica,
  • Cofava lo monde elegant,
  • Cadun n’aviá per son argent.
  • Salèl que teniá de cauçadura
  • Que ne crentava pas l’usança.
  • Un cotelièr un pauc plus bas,
  • Colombièr, se me trompe pas ;
  • Un can l’i virava una ròda,
  • Èra lo motor e la mòda
  • Per agusar, cisèls, cotèls,
  • Pels « bochièrs » e pels gantieirèls.
  • Se vos caliá, ribans, bracièras,
  • Aviatz aquí las Colombièiras,
  • Vendian de còls, de mocadors,
  • Raubetas, bavarèls, drapèus.
  • En fàcia una modista bruna,
  • Que partiguèt sens far fortuna,
  • Fasiá capòtas e capèls,
  • Amai riseta als mossurèls ;
  • Mas se voliètz una pendula,
  • Variant pas d’una virgula,
  • Joan Pèira, bijotièr onèst,
  • Bon poèta, mas tròp modèst,
  • Vendiá l’orfebrariá novèla,
  • Sens espleitar sa « clientèla ».
  • Mouriès, que per dos sòuses per un,
  • Balhava un plen sac de brisum,
  • Amai tornava una pastilha,
  • Mas fasiá tròp a la manilha.
  • De Teyssié lo pichon bazar,
  • Una nuèch d’ivèrn per azard,
  • Se brutlèt ; aquò me rapela,
  • Qu’aprèp anèt sus la Capèla ;
  • E quand cambiava la sason,
  • Dintràvem en aquò de Salson,
  • Los de la vila e del vilatge,
  • I venián crompar lo noviatge,
  • De draps, de lençòls, de camisas ;
  • Aviá de bonas « merças ».
  • Dama Benuòt, sos parroquets,
  • Tòcas, berrets, borrelets ;
  • Papetariá de tota sòrta,
  • A l’imprimariá de Lapòrta ;
  • (de seguir)
  • Loís Julié (1892)

La rue Droite

  • Mais pour acheter dindon, lièvre, ou coq,
  • Grive au genièvre, perdreau,
  • Lapin, pigeon, tourdre, bécasse.
  • Enfin pour faire une bonne fricassée,
  • Il fallait aller chez Recouly
  • Ernest pour pouvoir bien choisir.
  • Dhombres qui avait dans sa pratique,
  • Les orphéons et la musique,
  • Coiffait le monde élégant ;
  • Chacun en avait pour son argent.
  • Salel qui avait de la chaussure
  • Qui ne craignait pas l’usure.
  • Un coutelier un peu plus bas,
  • Colombier, si je ne me trompe pas,
  • Un chien lui tournait une roue,
  • C’était le moteur et la manière,
  • Pour aiguiser ciseaux, couteaux,
  • Pour les bouchers et les gantiers.
  • S’il vous fallait des rubans, des lisières,
  • Vous aviez là les Colombières.
  • Elles vendaient des cols, des mouchoirs,
  • Petites robes, bavettes, langes.
  • En face, une modiste brune,
  • Qui partit sans faire fortune,
  • Elle faisait capotes de femme et chapeaux,
  • Et même risette aux beaux messieurs ;
  • Mais si vous vouliez une pendule,
  • Ne variant pas d’une virgule,
  • Jean Peyre, bijoutier honnête,
  • Bon poète, mais trop modeste,
  • Vendait l’orfèvrerie nouvelle,
  • Sans exploiter sa clientèle.
  • Mouriès, qui pour deux sous pour un
  • Donnait un plein sac de brisures,
  • Et même rendait une pastille,
  • Mais il jouait trop à la manille.
  • De Teyssier, le petit bazar
  • Une nuit d’hiver par hasard,
  • Brûla ; cela me rappelle,
  • Qu’après il alla sur la Capelle ;
  • Et quand changeait la saison,
  • Nous entrions chez Salson,
  • Ceux de la ville et du village,
  • Venaient y acheter les habits de noce,
  • Des draps, draps de lit, chemises ;
  • Il avait de la bonne marchandise.
  • Madame Benoît ses perroquets1,
  • Toques, bérets et bourrelets ;
  • Papeterie de toute sorte,
  • A l’imprimerie de Laporte…
  • (à suivre)
  • Louis Julié (1892)

1. S’il ne s’agit pas de chapeaux avec des plumes d’aras, il peut s’agir d’un accessoire de rangement de chapeaux, bonnets et casquettes faisant penser au bâton de perroquet, bâton établi sur un plateau de bois, et garni de distance en distance d’échelons, auquel cet oiseau aime grimper.

20 ans après, en 1912

20 ans après, en 1912, selon l’édition des Guides Méridionaux (documentation Michel Arlès), certains de ces commerces étaient toujours connus à Millau.
Henri Salel, cordonnier-chausseur, exerçait 33, rue Droite.
Jules Dhombres était chapelier au 35.
On trouve la boutique de nouveautés de Jean Salson au 1, rue du Beffroi.
L’imprimeur Jules Laporte n’est plus noté en 1912, mais il l’était en 1900 au 13, rue Droite.
Quant à l’horloger Jean Peyre, il est parti 8, place du Mandarous.

Proverbes du mois

JPEG - 85.1 ko
Fontaine de glace au pont de Massebiau (photo Martine Astor)
  • 1) Fin de genièr
  • Mièg-fenièr e lo bacon entier.
  • 2) La nèu de febrièr
  • Demòra pas mai que l’aiga dins un panièr
  • Mès, se lo panièr es pro espés
  • Pòt demora un mes.
  • 3) L’ivèrn n’es pas bastard
  • Se ven pas de bona ora, ven plus tard.
  • 4) A la Candelièira (lo 2 de febrièr)
  • Quand lo lop sòrt de la cavèrna
  • Pendent quaranta jorns ivèrna.
  • 1) Fin janvier
  • La moitié de la grange et le porc entier
  • (A l’écoute d’une formule plus proche de l’authenticité sud-aveyronnaise, reprenons le proverbe du mois dernier en remplaçant « mièg-febrièr = mi-février » par « mièg-fenièr = moitié de la grange » .)
  • 2) La neige de février
  • Ne tient pas plus que l’eau dans un panier,
  • Mais si le panier est trop épais
  • Elle peut demeurer un mois
  • (une manière de ne pas se mouiller quand il est question de météo).
  • 3) L’hiver n’est pas bâtard (il tient parole) :
  • S’il ne vient pas de bonne heure, il vient plus tard.
  • 4) A la Chandeleur -* Quand le loup sort de son trou
  • Il y repart pour quarante jours
  • (et pourtant cet animal ne craint pas le froid).
  • A noter que les froids intenses du fameux hiver 1956 commencèrent le 2 février et se poursuivirent tout le mois durant.

BOLÈGA ! E MASTÈGUES PAS !

(Remue ! et prononce clairement !)

JPEG - 64.6 ko
L’animateur de la quine (dessin Charly Barthe)

Aux quines, l’énoncé des numéros est accompagné d’un jeu de mots destiné à détendre l’atmosphère et à éviter les confusions. L’animateur use de formules bien souvent stabilisées mais apporte parfois sa fantaisie personnelle.

La référence aux départements

Au Caylar, 59 c’est le Nord, lo Nòrd, 48 c’est la Lozère, la Losera, 34, l’Hérault, l’Erau et 66 entraîne le nom du chef-lieu Perpignan, Perpinhan (à Soubès : les Catalans) ; 75, c’est los Parisians, quant à Nîmes dans le 30 : c’est « ni toi ni moi ». Le mode d’évocation le plus courant est l’allusion, sous forme de périphrase, au département répondant au nombre. Dans l’Aveyron, le « voisin du nord » est le Cantal (15) et « nos voisins », le Gard (30). Le 23 : i pas ren « il n’y a rien » c’est la Creuse. Le 48 éveille à Millau, le slogan « Lozère tu m’aères ». On tire partie de l’homonymie : 27 « c’est l’heure » (l’Eure) et 28 « après l’heure ». La moutarde de Dijon, c’est le 21 et le pays du nougat, c’est la Drôme : 26.
Soubès appelle « les Ch’timis » du département du Nord à l’occasion du 51 et les « bergamotes » de Nancy pour le 54.
Si le 12 est à Millau « l’Aveyron, pays de moutons », il est au Caylar « ceux qui se lavent à l’eau claire » (par économie de savon). Quant aux « doryphores » du Tarn (81), ils répondent aux « écraseurs de chiens » de l’Hérault (34).
Il est aussi fait allusion au club sportif : le 13 est l’O.M. et le 42, les Verts. On peut aussi faire appel à une entreprise par laquelle le département est connu : anciennement, la Loire (42) était connue par « Manufrance » et actuellement l’Hérault (34) l’est par « Nicollin les poubelles ».

Le nombre référant à des réalités les plus diverses

A Millau, 5, c’est les 5 doigts de « la pleine main » et au Caylar, 3 inspire « Oh ! hisse… 1 !... 2 !... et 3 ! » la carga i es ! « tout est chargé ! ». Et 22 fait un clin d’œil aux gendarmes : « la petite voiture bleue » ou la polalha « la volaille ». 33 fait référence au « docteur » (« dites 33 ! ») et 18 aux pompiers.
37 (l’avèm dins lo cuol) fait référence à une méthode traditionnelle de prise de température corporelle. 31 : plan vestit « bien vêtu… sur son 31 » ; 51 fait allusion au pastis ; 32, au 32 dents du dentier ; 36 à l’émission télévisée « Trente-six chandelles » (Jean Nohain, 1953-1959) ; 52 à l’émission « Cinquante-deux sur la une » (Jean Bertolino, 1988-2001, TF1).
80 est le sestièr (le setier) au Caylar : mesure de 80 litres de céréales ; 50 c’est le quintal de l’Ancien Régime (environ 50 kilos), lo quintal de la Vacariá « le quintal de La Vacquerie » ; à Millau, 50 porte l’attention (dans le même esprit) sur la grosseur du postérieur de la tante.
40 « la Marine » rappelle le nombre de points à la manille jouée dans la fameuse partie de carte de Marius de Marcel Pagnol (théâtre, 1929 ; cinéma, 1931) où César dit à Félix Escartefigue (capitaine du « ferry-boaaaat » de Marseille) « et puis tout le monde sait bien que c’est dans la Marine qu’il y a le plus de cocus. 40 ! » (Es dins la Marina que i a lo mai de cocuts dit-on à Soubès) : allusion aux points gagnants donc à une « chance de cocu » ? allusion au nombre maximum de passagers que pouvait contenir le ferry-boat de Marseille qui, à l’époque, reliait la rive nord du port à la rive sud ? mystère…
On doit à la France martiale : 20 par référence aux 20 ans du « conscrit », 75 par allusion au canon de 75 (lo que peta, celui qui pète ; « boum boum »), 56 par allusion au 56e d’infanterie de Montpellier. Au Caylar, l’animateur cite le 81 « mon régiment », pour désigner le numéro de son régiment d’incorporation.
Les événements historiques ou contemporains ont laissé leur marque dans le nom des nombres de quine : « l’homme fort » de 14 peut faire allusion au poilu de 1914 (s’il ne s’agit pas de Louis XIV) ; au Caylar, 44, l’annada terribla, rappelle 1944, année du drame de La Pezade où 29 hommes du maquis de Saint-Affrique furent abattus. Enfin 68, est la Revolucion (la Révolution contemporaine).
Les dates sont mises à contribution : principalement le 24, jour du Réveillon, le 25 évoquant Noël et le 19, la Saint-Joseph (en mars).
L’âge est évoqué par 21 : la vièlha majoritat « l’ancienne majorité » (allusion à la majorité à 21 ans passée à 18 ans en 1974) ; 60 « la retraite » (à Soubès : los pels d’argent, les cheveux argentés), 33 « l’âge du Christ » à sa mort, 89 la mameta, 90 lo papeta et, à Millau, 44, année de naissance de l’animateur (« la bonne année »).
Les simples réalités mathématiques ne sont pas négligées : parfois qualifié de tot sol, tout seul (l’animateur ajoutant parfois coma ieu, comme moi), le numéro 1 est, à Soubès, lo premièr de mila « le premier de mille », 24, las doas dotzenas « les deux douzaines » et 45 la mitat del jòc « la moitié du jeu (qui s’arrête à 90) ».

Nombres en ombres chinoises

Le 4 est la cadièira « la chaise » et 44 las doas cadièiras « les deux chaises » comme le 7 est la menaira, la pigassa, lo destral « la hache » et 77 las doas menairas, las doas pigassas, los dos destrals « les deux haches ». Le 11 offre l’image de deux jambes : au Caylar, las gambas de Giscard, las gambas d’Adèla « les jambes de Giscard, les jambes d’Adèle », à Millau, les jambes d’Odette, et ailleurs les jambes de Brigitte, de Karambeu (Adriana), les « gambettes de Mistinguet ».
Le 8 est la gorda « la gourde », « le 0 avec une ceinture » ou bien encore « la cacahuète ». Au Caylar, 88 est las Barriconas « les Barriquettes », noms de deux sœurs fort replètes. A Soubès, le 88 est la double cacahuète.
Le 6 est la coa en l’aire « la queue en l’air », le 9 est la coa en bas « la queue en bas » et 69 se présentent tête-bêche dans une posture assez suggestive pour donner lieu à « tempête sous la couette » (à Aguessac), « la piste aux étoiles », cap en coa « tête-bêche » , a l’envèrs, boci-bolà.

Homonymes et paronymes

9 « tout neuf », 9 « comme un œuf » ; 20 « sans eau » ; 7 « petit port de pêche de l’Hérault » pour désigner Sète malicieusement ; 3 « en Champagne » par allusion à la ville de Troyes. En occitan, l’homonymie donne : 2 doç coma Perlon « doux comme Perlou (chien de berger) » et 16 lo cese « le pois chiche ».
Annoncé parfois comme « porte-bonheur », 13 assone souvent avec « Thérèse, ma sœur », 10 avec « dispute » et 44 fait entendre « caracaca ».

Avec nos remerciements pour l’Association Larzac village d’Europe - café occitan du Caylar, la Société de Chasse de Soubès et toutes les personnes de Millau et du sud-Aveyron qui ont aimablement informé l’Ecole Claude Peyrot.

JPEG - 65.4 ko
Les cartons de quine (photo Martine Astor)

L’ECOLE CLAUDE PEYROT EST UN ATELIER DE LA SOCIÉTÉ D’ETUDES MILLAVOISES. Cet atelier se réunit chaque mardi de 16 heures à 18 heures au local de la SEM, 16 A, boulevard de l’Ayrolle.


Commentaires